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La Banque
fait sauter l'État

Partie 2

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Nous avons pu voir dans la première partie que le vrai pouvoir de la nation n'était pas là où on l'attendait. Dans cette seconde partie, nous allons découvrir les derniers stratagèmes financiers aux quels a recours le gouvernement français pour faire croire qu'il est encore en mesure de prendre des décisions. Nous comprendrons pourquoi l'action politique à court terme, pour des visées électorales, et la seule possible aujourd'hui. Et nous ferons un point sur la forme inattendue que prend la troisième guerre mondiale...

 

Le gouvernement populiste

Les dernières actions marquantes du gouvernement qui ont eu un réel effet sur notre vie quotidienne sont, hormis la suppression partielle de la vignette automobile, le passage du temps de travail à 35 heures, la CMU (Couverture Maladie Universelle), les emplois-jeunes et l'aide aux personnes âgées dépendantes qui devrait être adopté incessamment. Présenté comme un progrès indéniable par les instigateurs, accepté avec frilosité par les organisations syndicales mais soutenu par l'opinion publique comme une évolution naturelle vers une société meilleure à l'image de ce que nous promettaient les muses du néolibéralisme, cet ensemble de choix politique a aussi comme point commun un financement insuffisant. En ce qui concerne le financement de 35 heures, le déficit cumulé pour 2000 et 2001 serait compris entre 27 à 32 milliards de francs. Il est à souligner que ces chiffres ne sont pas démentis par le ministère concerné. Le Forec (fonds d'allègement des charges spécialement créé pour financer les 35 heures) est alimenté par tout un tas de sources, depuis les recettes fiscales du tabac et de l'alcool, qui devait servir à alimenter le Fonds de réserve des retraites, en passant par une contribution sociale sur les bénéfices des entreprises les plus riches (CSB), une taxe sur les véhicules des sociétés, une partie de la taxe spéciale sur les conventions d'assurances et par la taxe sur les activités polluantes (TGAP). Mais la liste non exhaustive de ces impôts divers et variés ne suffisant pas à boucher le trou, Bercy a eu l'ingénieuse idée de recourir à un moyen que dénonce le président du MEDEF, appelant cela un emprunt. Il s'agirait en fait pour le gouvernement de donner à l'ACOSS (Agence Centrale des Organismes de Sécurité Sociale) la capacité de s'endetter à auteur du déficit engendré par la mise en oeuvre des 35 heures, ce qui aurait permis de faire porter le chapeau du "trou" à la sécurité sociale, et non pas à la réduction du temps de travail. Ernest-Antoine Seillière ainsi que, une fois n'est pas coutume, tous les syndicats s'opposent vigoureusement à une mesure qui recourt indirectement au marché financier et finalement, à la masse des cotisants.

Le fait de prendre des mesures à court terme dans une optique électorale n'a rien de glorieux. Mais les hauts responsables patronaux ont beau jeu de crier au loup devant ces tours de passe-passe fiscaux. Ils ne proposent rien pour contrecarrer les effets sociaux néfastes d'un libéralisme effréné qu'ils soutiennent. 
Le politique voit sa marge de manoeuvre se rétrécir de jour en jour, contrairement à celle des magnats de la finance et des grands patrons des multinationales. Il agit donc sur les seuls leviers qui restent à sa disposition afin de sauver la face devant une population de plus en plus éloignée des vrais centres de décision. Mais cette action au coup par coup, ce tâtonnement dont la motivation n'est que l'échéance électorale finira par dévoiler sa vraie nature, celle de l'impuissance d'une volonté politique, quelle qu'elle soit, dans un monde ou l'action est devenu financière, où la santé économique d'un pays dépend du taux de sa monnaie, où les dirigeants sont devenus des gérants de filiales et les fédérations politiques d'Etats nations que l'on nous promet, comme en Europe, ne seront en fait qu'une fusion commerciale comme le prouvent les faits. Nous nous trouvons face à une vive opposition. D'un côté nous avons un pouvoir politique qui se réduit comme peau de chagrin et que les citoyens élisent toujours, en général, de façon démocratique, et de l'autre nous avons un pouvoir financier et économique, fait de quelques grandes banques et multinationales, dont les principaux dirigeants se réunissent lors de meetings dont personne ne parle, comme ceux des Bilderberg ou de la Trilatérale. Ces derniers sont la plupart du temps des actionnaires interdépendants et ces sont eux qui, par l'intermédiaire de lobby noyautant des organisations comme l'OMC ou le FMI, détiennent indirectement les rênes de la politique de nations soit disant indépendantes.
Mais les groupes de pression sont aussi présent au niveau national, comme le montre les déconvenues auxquelles à du faire face le rapporteur socialiste, Jean Pierre Baligand. Ce dernier s'était engagé à contraindre les spécialistes qui vont gérer l'épargne salariale à rendre compte de leurs pratiques en matière sociale, environnementale et éthique. Malgré que d'autres pays européens aient adopté cette contrainte, les lobby financiers et le mutisme complice du cabinet de Laurent Fabius ont suffit à l'évincer de notre arsenal législatif. Mais lorsque l'heure des comptes sonnera, il y aura toujours des responsables qui se targueront de ne pas être coupables...

L'impression que nous avons face à la succession d'hommes politiques de partis opposés dont l'action se ressemble, face à l'évolution de la courbe du chômage qui semble plus se calquer à celle de la valeur de change de l'Euro et à la croissance plutôt qu'a une quelconque action politique intérieure, face aux déballage d'affaires qui rythment plus les débats politiques que les vraies questions de fond devant lesquels ces hommes sont impuissants de par leur manque de courage et d'union, et ce à cause d'intérêts partisans et carriéristes, cette impression générale ne fait que confirmer la décrépitude d'un système qui, s'il ne réagit pas, court à sa perte. 

 

La troisième guerre mondiale

Pour le sous-commandant Marcos de l'armée zapatiste de libération nationale (EZLN) à Chiapas, au Mexique, la troisième guerre mondiale a commencé. Pour être précis, ce serait plutôt la quatrième, puisque la troisième correspond pour lui à la guerre froide.


« Le néolibéralisme, comme système mondial, est une nouvelle guerre de conquête de territoires. 
(...)
... les marchés financiers, depuis les salles de change et selon leur bon plaisir, imposent leurs lois et leurs préceptes à la planète. La " mondialisation " n'est rien de plus que l'extension totalitaire de leurs logiques à tous les aspects de la vie. Le fils (le néolibéralisme) détruit le père (le capital national) et, au passage, détruit les mensonges de l'idéologie capitaliste : dans le nouvel ordre mondial, il n'y a ni démocratie, ni égalité, ni fraternité.
(...)
Si les bombes nucléaires avaient un caractère dissuasif, comminatoire et coercitif lors de la troisième guerre mondiale, les hyperbombes financières, au cours de la quatrième, sont d'une autre nature. Elles servent à attaquer les territoires (Etats-nations) en détruisant les bases matérielles de leur souveraineté et en produisant leur dépeuplement qualitatif, l'exclusion de tous les inaptes à la nouvelle économie (par exemple, les indigènes). Mais, simultanément, les centres financiers opèrent une reconstruction des Etats-nations et les réorganisent selon la nouvelle logique : l'économique l'emporte sur le social.
(...)
Dans cette nouvelle guerre, la politique, en tant que moteur de l'Etat-nation, n'existe plus. Elle sert seulement à gérer l'économie, et les hommes politiques ne sont plus que des gestionnaires d'entreprise. Les nouveaux maîtres du monde n'ont pas besoin de gouverner directement. Les gouvernements nationaux se chargent d'administrer les affaires pour leur compte.
(...)
... dans le gigantesque hypermarché planétaire ne circulent librement que les marchandises, pas les personnes. »

Le sous-commandant Marcos

 

D'autres personnes voient dans la situation économique américaine actuelle une saturation de la consommation qui sera à l'origine du prochain conflit mondial. 

Les cabrioles de Bill Clinton et sa grâce envers Marc Rich (un richissime homme d'affaires qui s'est réfugié en Suisse en 1983 pour échapper à des poursuites liées à une évasion fiscale de quelque 48 millions de dollars) ont distrait les américains. 
Mais si le scandale entourant l'amnistie de Rich fait l'objet d'une enquête en profondeur, on lui trouvera des liens avec George Bush senior et bien d'autres affaires. Un million et demi de dollars versé par l'ex-épouse de l'homme d'affaires à différentes causes démocrates et clintoniennes aurait servi à acheter la grâce accordée par l'ancien président américain. La Société Financière Internationale - le département de la Banque Mondiale chargé des prêts au secteur privé dans les pays en développement - a rendu publique un rapport qui fait état des relations entre Marc Rich et les frères Tchernoi, deux magnats de l'aluminium en Russie. La société des frères Tchernoi - Trans World Metals Companies - fait l'objet d'enquêtes judiciaires en Allemagne et en Suisse, ainsi que d'un procès au civil aux Etats-Unis, dans des affaires de blanchiment d'argent sale, de corruption et d'extorsion de fonds. Dans un livre publié en 1992, Paul Klebnikov, qui collabore aussi au magazine Forbes, estime que Marc Rich a probablement versé des pots-de-vin à des amis influents et des bureaucrates en Russie pour effectuer des transactions juteuses non seulement sur l'aluminium, mais aussi sur les céréales, le sucre et l'équipement industriel. 

Le plus surprenant c'est que des personnages évoluant dans des univers totalement différents comme l'ancien premier ministre israélien, Ehud Barak, mais aussi le roi d'Espagne Juan Carlos sont intervenus en faveur de Marc Rich. Cela laisse présager certaines accointances qui relient la politique, l'économie et la mafia. L'argent sale est un des fléaux que nous a amené la mondialisation, par le biais du la criminalité internationale. Cet argent passe dans les mêmes banques ou les mêmes paradis fiscaux qui hébergent les capitaux des multinationales. Des établissements comme la Bank of America, JP Morgan et Chase Manhattan participaient au blanchiment d'argent sale en toute connaissance de cause comme le montre un rapport du sénateur démocrate américain Carl Levin. Quand l'administration Clinton a tenté de renforcer les contrôles, les banquiers, relayés par les républicains aujourd'hui au pouvoir, ont fait échouer le projet.

 Mais il ne faut pas en vouloir à Marc Rich qui n'est qu'une des victimes d'un système, car selon un rapport des Etats Unis : « le développement des syndicats du crime a été facilité par les programmes d'ajustement structurel que les pays endettés ont été conraints d'accepter pour avoir accès aux prêts du Fonds monétaire international. » Le Fonds monétaire international (FMI), ainsi que la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) - nom originel de ce qui est devenu le groupe de la Banque mondiale - sont placés sous la tutelle étroite du département américain du Trésor. Les décisions importantes sont validées par un vote un peu particulier. 182 Etats composent le FMI et la Banque Mondiale mais seulement 8 Etats ont le droit de prendre part au vote. Ces pays sont, dans l'ordre de leurs droits de vote, les Etats-Unis, le Japon, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Russie, la Chine, et l'Arabie saoudite. Washington ne possède que 17,87 % de voix, ce qui est proportionnel à sa cotisation, mais les décisions doivent être entérinées par une majorité de 85 % ! Les Etats-Unis possèdent donc une majorité de blocage, à l'image de l'Europe qui détient 22,6 % des voix, mais qui n'a jamais eu l'idée de s'en servir pour imposer, par exemple, sa politique sociale.

En fait, la boucle est bouclée. Les Etats-Unis mènent le monde à la corruption et au chaos par l'intermédiaire d'institutions qu'ils dirigent, avec la complicité d'Etats sans volonté politique, qui n'ont plus aucun projet. Ces nations font confiance à un marché dirigé par des milieux financiers qui n'ont reçu aucune investiture démocratique ou légitimité électorale. La boucle est d'autant plus bouclée que l'on retrouve dans l'entourage de George W. Bush la vieille garde de son père qui fréquente des organisations déjà citées comme les Bilderberg (BB), la comission Trilatérale (TC), et le Conseil des Relations Etrangère (Council Foreign Relation-CFR) :

Dick Cheney

- Dick Cheney, le vice-président, a servi sous l'administration de Bush père comme secrétaire à la Défense et dirigé les opérations américaines au Panama en 1989 et pendant la guerre du Golfe en 1991, est membre du CFR et de la TC.


Paul H. O'Neill
- Paul H. O'Neill, le secrétaire au Trésor, PDG d'Alcoa (1987 à 2001), le numéro un mondial de l'aluminium, de la TC (C'est certainement le hasard qui veut que le domaine d'activité de son ancienne société soit le même que celui de la Trans World Metals Companies, la société basée à Londres des deux magnats russes de l'aluminium, Lev et Mikhaïl Tchernoï,  suspectés de liens avec la mafia, avec lesquels Marc Rich est suspecté d'avoir entretenu des relations).

Colin Powell

- Colin Powell, le secrétaire d'Etat, ancien chef d'état-major de l'armée américaine, personnalité extrêmement populaire de l'ancienne équipe Bush père, il a dirigé les opérations militaires pendant la guerre du Golfe après avoir travaillé à la Maison Blanche comme conseiller pour les affaires de sécurité, est membre du CFR et a participé à la réunion des BB en 1997.


Christine Todd Whitman


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Christine Todd Whitman, à l'environnement, est membre du CFR et a participé à la réunion des BB en 1998.



Condoleezza Rice


- Condoleezza Rice, chargé de conseiller le président des Etats-Unis sur la politique étrangère et la sécurité nationale, faisait partie de l'équipe de Bush père, lorsqu'elle travaillait au sein du Conseil national pour la sécurité (NSC), est membre du CFR.


Donald Henry Rumsfeld


- Donald Henry Rumsfeld, à la défense, ancien président d'une compagnie pharmaceutique, était présent aux réunions des BB en 1974 et 1975.



Paul Wolfowitz


- Paul Wolfowitz, adjoint du secrétaire à la défense, a servi George Bush père entre 1990 et 1991 comme adjoint au chef de cabinet du président, son pouvoir dépend surtout de son autorité dans les milieux financiers. Il a tissé ses réseaux au Trésor, entre 1986 et 1989, puis aux Affaires étrangères comme Undersecretary of State for Economic and Agricultural Affairs de 1991 à 1992 (les milieux bancaires le disent proche de la famille Rothschild...).



Mais les liens qui pourraient naître d'une étude plus approfondie de l'affaire Marc Rich pourraient éclabousser le fils Bush par l'intermédiaire du père. Il est donc temps pour les républicains de détourner l'attention des médias et du publique de cette affaire, et de créer des conditions économiques favorables afin qu'ils ne perdent pas le Congrès en 2002. Et qu'y a-t'il de mieux qu'une guerre, une vraie guerre dont on sort vainqueur, pour mobiliser l'opinion et les conférences de rédactions, pour asseoir un pouvoir acquit difficilement, et pour donner un coup de fouet à une économie hésitante ? Déjà les Etats-Unis ont décidé d'expulser une cinquantaine de diplomates russes pour des raisons d'espionnage. Washington accuse Moscou d'être "un proliférateur actif" de produits nucléaires alors que les russes accusent les américains de relancer l'esprit de la guerre froide. 
Les Etats-Unis comptent bien mettre en oeuvre le projet de bouclier anti-missiles (NMD, National Missile Defense), malgré les objections de nombreux pays, la Russie, la Chine et l'Europe. 
Lorsque Bush s'exprime au sujet du Proche-Orient, c'est pour dire que les Etats-Unis « ne tenteraient pas d'imposer la paix »... est-ce une façon codée, que seul les initiés peuvent comprendre (rappelez-vous du début du Livre Jaune N°6), de dire qu'ils veulent la guerre ?

Ce changement de ton de la diplomatie américaine que soulignent tous les observateurs coïncide avec un certain malaise de l'économie. Après tout ce que vous venez de lire, vous penser toujours que ces nouvelles orientations, dont les répercussions se font ressentir à l'échelle politique et économique mondiale, sont simplement le résultat d'un changement de majorité ?


« Si vous ne luttez pas maintenant pour ce qui est doit et facilement gagnable sans que le sang soit versé, si vous ne luttez pas, alors que votre victoire est certaine et non coûteuse; peut alors venir ce temps où tous les éléments de la lutte seront contre vous, avec peu de chances de survie. Il se peut que vous ayez à lutter sans espoir, sachant qu'il vaut mieux périr que de vivre dans l'esclavage. »

Winston Churchill





Sources :

Les Echos, n° 18.364 du vendredi 16 et samedi 17 mars 2001.

Le Monde, 22-02-01, Le financement des 35 heures coûterait à l'Etat près de 30 milliards de francs de plus que prévu.

Swissinfo
, pour l'affaire Marc Rich, http://swissinfo.org/

Le Monde Diplomatique
, http://www.monde-diplomatique.fr/, pour les déclaration du sous-commandant Marcos et le fonctionnement du FMI.

Alternatives Economiques
, n°190, mars 2001.