Le fabuleux destin des Globophages
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Je
n’ai jamais eu autant de réactions
ulcérées que depuis le jour où j’ai mis en ligne mes réflexions
sur le film « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain ».
C’est certainement par masochisme que je poursuis ma critique, non pas
du film, qui en tant qu’œuvre d’art est excellent, mais du message
plus ou moins subliminal qu’il cache. Nous avons bien vu que le
personnage d’Amélie est celui d’une manipulatrice qui laisse libre
cours à ses névroses pour chercher à faire le bonheur des gens malgré
eux. On ressort de la projection « avec une immense envie d'aimer
la vie »[1],
ne se doutant pas que, subrepticement, le schéma que la trame scénaristique
abrite, et auquel on associera inconsciemment l’idée de plaisir,
continu à faire son oeuvre. |
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La propagande : La finesse du film « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain »
est de paraître à contre-courant des vies que nous menons généralement dans
nos sociétés dites modernes. En effet, il vrai que la majorité des gens qui
est plongée dans le stress de la vie active ne prend plus le temps de laisser
libre court à ses émotions et ses sentiments. A contrario, et ce pendant tous le temps que dure le film, nous voyageons
dans le monde d’Amélie qui sait profiter du temps présent et qui se met en
quête d’une des dernières valeurs qui nous reste dans notre monde civilisé,
l’amour. Mais ce n’est pas parce que le film est agréable à voir qu’il
faut s’interdire de se poser des questions sur le fond, et ce, surtout lorsque
l’œuvre draine en masse des spectateurs dans les salles obscures, augmentant
d’autant plus son éventuelle influence psychologique. La propagande
se définit comme une action exercée sur l’opinion pour faire accepter
certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique et social.
Dans le milieu cinématographique, celle-ci fut mise en place pour servir
l’Etat sous le régime Nazi, ou le système à Hollywood[3]. L’une des techniques employées à une période du cinéma Hollywoodien fut
celle des gros plans. Cette dernière contribue à renforcer les sentiments
d’individualisme. Par transposition, l’individu ainsi mis en avant pense
prendre sa vie en main et se met en quête du bonheur. « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain »,
qu’il ait été
fait ou non dans l’optique d’avoir un effet sur une population visée, se
trouve exploiter les mêmes ressorts encore plus directement. En effet, la quête
du bonheur est le but du personnage principal, l’objet même du film. Mais, dans le monde réel, les tentations dépensières sont plus
nombreuses que les flèches de Cupidon, et les sirènes de la vanité auront
vite fait d’induire en erreur l’inquisiteur. Comme ces sirènes sont le
fruit de la même société de marché qui a produit l’œuvre cinématographique
qui aura su séduire le spectateur, on ne peut qu’imaginer que l’œuvre
suive la logique de marché en induisant un retour sur investissement. Le lapin
spectateur, les yeux rougis par le contraste entre le flot de bonheur qui l'a
affriolé dans la salle obscure et l’avalanche de biens matériels
auquel il doit faire face à sa sortie, aura vite fait de se précipiter vers
les lumières aveuglantes de la Déesse consommation qui se verra être
l’objet du transfert. Le spectateur se doit d’avoir une féroce maîtrise de
soi pour ne pas effectuer ce transfert libérateur. Il devra être assez fort
pour ne pas se laisser aller à cette solution de facilité, et être prêt à
patienter plusieurs années pour suivre la démarche qu’Amélie a réalisé devant
ses yeux en moins de deux heures. Maintenant il faut se rappeler l’effet de masse que nous avons décrit plus haut et l’ajouter à la quête individuelle. Nous obtenons alors une individualisation qui sert l’uniformisation d’un peuple multiethnique en perte de repère, qu’il s’agisse de valeur ou de religion, vers un idéal qui se veut être un mélange d’indépendance et d’ingérence. Le retour sur investissement n’est pas seulement financier, il est aussi social puisqu’il érige en mythe un comportement libéral et interventionniste, concepts fondamentaux de la nouvelle économie régulée. Une ingérence bienvenue : |
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Les attentats du 11 septembre n’ont pas été sans influer la décision prise par l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le mercredi 14 novembre à Doha, au Qatar, consistant à lancer un nouveau cycle de négociations commerciales internationales. La déclaration finale parle de « poursuivre le processus de réforme et de libéralisation des politiques commerciales, faisant ainsi en sorte que le système joue pleinement son rôle pour ce qui est de favoriser la reprise, la croissance et le développement »[4]. |
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C’est pourtant
une libéralisation à plusieurs facettes qui est défendue
dans la réalité par cette même organisation. En effet, on assiste fréquemment
à l’ingérence de l’OMC qui se veut l’arbitre des différents économiques
internationaux par le biais de l’ORD (Organe de règlement des différents).
Seulement cette cour de justice est généralement plus favorables aux pays
riches puisque ces derniers disposent des meilleurs experts plaidant leur cause
et de moyens de pressions économiques, voir militaires, si le besoin se fait
sentir d’être plus convaincant. La mondialisation du commerce et des investissements a réduit
l’indépendance des gouvernements. Peter Sutherland - Président
de Goldman Sachs International ancien directeur du GATT - Le Monde, 7 août 1998
La libéralisation se définie différemment suivant que l’économie est
plus ou moins déstabilisée par des évènements périphériques. Elle peut être
totale quand tout va bien, mais plus interventionniste quand la bonne santé économique
des pays développés n’est plus au rendez-vous.
Alan Greenspan de la réserve fédérale américaine,
et Wim Duisenberg de
la Banque centrale européenne, ont eu vite fait de laisser au placard les
principes d’auto-régulation du marché, dans des proportions différentes.
Les attentats, en plus d’avoir ébranlés des édifices symboliques,
risquaient de mettre à bas une fragile stabilité monétaire internationale par
un effet de panique boursière, et ainsi faire capoter la machine économique
globophage. Paradoxalement, la baisse des taux d’intérêts et les déclarations
rassurantes des bailleurs de fonds furent la preuve que l’interventionnisme était
nécessaire pour sauver le libre-échange. Mais l’interventionnisme, sous couvert économique, peut aussi avoir des
intérêts politiques. Ce fut le cas lorsque le premier prêt de la Banque mondiale à destination
de la France avait été retardé sous la pression américaine jusqu’à ce que
les communistes quittent le gouvernement de De Gaulle.[5] Si l’on part sur l’hypothèse que la libéralisation se doit d’être régulée pour être moins injuste, on ne peut qu'avoir de l'espoir quant à la tournure que pourront prendre les évènements. Néanmoins, comme nous l’avons vu, cet interventionnisme peut avoir des visées bien moins nobles que celles que l’on veut bien lui prêter. Une société en évolution devrait instaurer un système dont le but ultime serait de servir toutes ses composantes. Mais il se trouve que ce sont les individus qui existent pour servir le système. Certains voient dans ce nouveau type d’économie la mise en place d’une logique de société colonialiste. Un laisser-faire sélectif : Mais comme toute règle comporte une exception, il arrive que, dans leur immense sagesse, les rois du monde laissent faire les lois naturelles du marché. Les circuits financiers parallèles et les paradis fiscaux sont l’objet de cette absolution. Cette cécité sélective nous fait nous poser des questions sur les réelles intentions des décideurs, si prompts à intervenir dans d’autres domaines tout aussi complexes. Paul O’ Neil, ministre des finances américain, considère que l’idée de sanctionner les centres financiers off-shore s’assimile à une ingérence non souhaitable.[8] L’économie criminelle représente aujourd’hui une
part considérable de l’économie globale. Elle fait vivre aussi l’économie
légale. Quoi qu’on prétende, il est indispensable de la ménager si l’on
veut éviter que tout l’édifice ne s’écroule. En bref, l’économie
« légale » s’est criminalisée, l’économie criminelle s’est
donné l’apparence de la légalité, et les paradis bancaires et fiscaux sont
au cœur du dispositif où se concoctent ces étranges mutations croisées. Le juge Jean de Maillard dans « Finance internationale : l’envers du décors », Politique Internationale n°91, printemps 2001.
On traque les fonds et les réseaux financiers qui ont contribué aux attentats du 11 septembre, mais on ne remet pas en question le système qui permet ces dérives. Les sociétés écrans et le secret bancaire survivront à la chute des Twins Tower.
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Si l’on avait l’esprit mal placé on pourrait supputer que les responsables politiques et économiques laissent juste assez de désordre pour justifier la montée en puissance d’une politique sécuritaire, nous amenant à accepter des mesures d’exceptions que nous ne devrions pas tolérer dans des pays qui se veulent les chantres de la liberté. Si jamais le système économique dans lequel on nous précipite n’est pas le bon, il pourrait nous venir à l’idée de manifester notre mécontentement envers ceux qui sont censés s’occuper de la cité. Toutes les mesures sécuritaires (cameras de surveillances, augmentation des effectifs, loi sur la sécurité quotidienne visant entre autres, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, à faciliter la fouille des véhicules et les perquisitions, et à renforcer les contrôles de sécurité) plus ou moins temporaires sensées nous protéger servirons peut-être alors à protéger un système qui est loin de satisfaire les besoins qu’il crée. |
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Conclusion :
(…) affirmer que l'on est parvenu à un accord dans l'équilibre
entre libéralisation des échanges et régulation de la mondialisation est un
sophisme de première grandeur qui préfigure, à l'échelle de la planète, la
mise en place d'un carcan à partir duquel ceux qui se seront ainsi autoproclamés
juge et partie pourront alors imposer leur vision du bonheur des peuples sans
que ces derniers puissent, de quelque manière que ce soit, préserver leur
libre arbitre afin de choisir par eux-mêmes la meilleure voie possible à leur
propre développement. Certains m’ont affirmé qu’il ne voyait aucune démagogie[9]
dans « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain ». C’est
certainement parce que l’individualisme et l’ingérence sont prônés de façon
habile et inoffensive. L’amour, le bonheur, les sensations agréables cachent
un schéma pernicieux qui reste dans notre subconscient. Finalement ce film
incite chacun d'entre nous à se mêler de ce qui ne le regarde pas, à
l'interventionnisme dans les affaires des autres, au droit (quel droit ???)
d'ingérence. Il nous autorise à penser qu’il suffit de prendre sa vie en
main, et éventuellement celle des autres, pour que s’ouvrent les portes du
bonheur. Mais chacun sait que, bien que cela aide, il ne suffit pas toujours de
positiver pour être heureux car
nous ne sommes que des éléments isolés soumis à de multiples influences. Par
contre il est reconnu que la déprime n’est pas l’amie de la croissance économique. Si « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain » ne vous ouvre pas
le sentier de l’amour, il aura au moins eu le mérite de relancer la
consommation par le transfert dont certains auront pu être l’objet. Mais
aussi et surtout, il entretient l'outrecuidance déjà excessive des membres de
la société occidentale vis-à-vis d’un modèle qui ne sert réellement
qu’une infime partie de la population des pays qui l’impose. Il ne s’agit
pas d’opposer notre soi-disant démocratie libérale régulée au régime des
Talibans, mais de poursuivre notre recherche d’alternative antérieure au 11
septembre. Sources : [1] Fabienne Bradfer, Le Soir, 25 avril 2001 [3] Sur
l'hégémonie hollywoodienne (II), Cinéma hollywoodien et idéologie, Par
Bruno Cornellier. http://www.cadrage.net/dossier/hegemoniehollywoodienne2/hegemoniehollywoodienne2.html [4] OMC
: accord pour lancer un nouveau cycle de négociations commerciales, Le
Monde, 14 novembre 2001 [5] Alternatives
Economiques, n°197, novembre 2001, p 11 [7] Malgré tout
en chute depuis 6 mois à l’heure ou j’écrit cet article – novembre 2001 [8] Alternatives
Economiques, n°197, novembre 2001, p 9 [9] Démagogie : Attitude par laquelle on cherche à gagner la faveur de l’opinion publique en la flattant, en excitant les passions populaires. |
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